Je me revendique du fat activism. Eh bien, figurez-vous que
depuis quelques années de nombreux-ses chercheur-e-s académiques travaillent
aussi dans le champ des fat studies.
Ces études sur la grosseur se distinguent des recherches sur la dite « obésité »
(qui sont généralement anti-obésité et sponsorisées par des parties prenantes
dans l’industrie de perte de poids (0)). Le point de départ des fat studies n’est pas la pathologisation
d’une certaine corpulence mais plutôt les aspects sociaux, économiques,
éducatifs, psychologiques, les biais médicaux, les représentations relatifs à
la grosseur. (1). Dans la lignée du fat
activism tel qu’il s’est développé au départ des Etats-Unis dans les années
70 et du développement des fat studies,
voici quelques grands principes sur le choix des mots :
Surpoids
Il est conditionné à l’existence
un poids normal. Vous allez me
dire : oui, c’est l’IMC qui le détermine. En fait, ce qui est devenu l’indice
de masse corporelle a été développé au 19e siècle par Quetelet,
statisticien belge, afin de pouvoir observer les variations dans la population
et de faire des typologies (établir des « types » c’était super à la
mode à l’époque, on en connaît les dérives racistes et eugénistes). Son but n’était
pas du tout d’évaluer la santé d’individu-e-s. Son usage s’est répandu au cours
du 20e siècle notamment à cause des compagnies d’assurance
américaines à la recherche d’outils qui leur permettaient de classer leurs
clients en fonction de leurs risques supposés de contracter des maladies.
Quelques décennies plus tard, l’organisme national de la santé aux Etats-Unis a
décidé, sous l’influence de l’OMS, de changer quels indices correspondraient à
quel type de corpulence. Et hop, du jour au lendemain, des millions d’Américain-e-s
sont devenus « en surpoids ». Indice fluctuant et utile pour
catégoriser? Peut-être pas pour diagnostiquer! Et puis, il ne prend aucunement en compte les différences, pas
même celles de genre. En outre, même si on s’entête à utiliser des outils
problématiques, la répartition de la morbidité selon l’indice de masse
corporelle n’est pas celle d’une augmentation constante mais plutôt une
courbe : élevée pour les personnes très minces comme très grosses, plus
élevée chez les personnes considérées comme « normales » que chez
celles « en surpoids » (ces dernières seraient donc plus « saines »).
(2)
Obésité
Ce terme a gagné en popularité
dans le monde occidental à la fin du 19e siècle et au cours du 20e
siècle. On assiste alors à une pathologisation
de la grosseur (3). Le monde médical, largement relayé dans les productions
culturelles, y a vu un état dont résulterait toute une série de conditions
problématiques comme des maladies cardiovasculaires. Or, aucune relation
de causalité n’a à ce jour été démontrée (4). Il y a bien une corrélation. Un lien. Pas
nécessairement de cause à effet. Le lien pourrait être : les personnes
grosses font le yoyo toute leur vie pour tenter de perdre du poids ce qui
perturbe l’organisme. Ou : les personnes grosses subissent un harcèlement
constant au sujet de leur poids (fat
shaming) ce qui affecte leur santé (5). Ou bien : les personnes
grosses sont systématiquement traitées de façon peu adéquate par le corps
médical qui rechigne à les examiner ou qui attribue tous leurs soucis à leur
poids sans chercher plus loin, en conséquence elles sont soit mal soit pas ou
plus soignées. Ou bien : les personnes grosses appartiennent en majorité
aux classes sociales défavorisées et précaires, elles ont donc un accès limité
à de l’alimentation de qualité et à des soins de santé. Et probablement, le secret de la corrélation réside-t-il dans la combinaison de ces facteurs.
Corrélation et pas causalité. Un
rappel que toutes les personnes grosses n’ont pas forcément des problèmes de
santé qu’on identifie comme causés par leur poids (problèmes d’articulation, cholestérol,
hypertension, etc.) ni les risques qui leur sont associés. Personne ne peut
déterminer notre état de santé en nous regardant.
Bon, en plus, sérieusement,
maladie ou pas : qu’est-ce que ça peut foutre l’état de santé de
quelqu’un-e ? Quand on est malade, on devient indignes de respect ?
On vit de plus en plus vieux/vieilles (malgré la dite « épidémie d’obésité »
hein, le mal de ce millénaire) et on ingurgite et respire de plus en plus de
crasses. Alors, les personnes valides qui décrètent qu’on est dégoûtant-e-s et
pitoyables quand on est malade, devinez quoi ? Eh bien oui, il est
plus que probable que vous rencontrerez la maladie et le handicap à un moment
ou à un autre dans votre vie. C’est facile de vous rassurer en nous dénigrant
en raison de notre mauvaise santé supposée mais le corps valide obligatoire (compulsory able-bodiedness), c’est une
norme sociale très présente (et validiste), qui ne vous met à l’abri de rien
(6). Depuis quand la santé est-elle le curseur de la valeur de quelqu’un-e ?
C’est une bonne question ça, ma
foi. Dans les années 70, s’est développée, dans le monde occidental, dans le
sillon du néolibéralisme, une idéologie « santéiste » et une injonction au bien-être. Soudain, être en
bonne santé physique et mentale
(ce qui serait indiqué notamment par un corps mince)
est devenu une question morale et de volonté
individuelle, un idéal auquel chacun-e devrait se conformer. Il est désormais
de la responsabilité de chacun-e de prouver et de garantir cette santé et ce
bien-être qui déterminent notre valeur dans le monde. Soudain ? Enfin, depuis
que les grandes entreprises nous ont incité-e-s à consommer dans ce sens.
L’idéal est celui d’individu-e-s indépendant-e-s, productif-ves, qui génèrent
de l’argent et qui consomment. Des corps considérés comme
hors-normes – gros et handicapés – se voient stigmatisés sous le motif de leur
improductivité, de leur incapacité à intégrer et à incarner la logique de la
norme. Les discours actuels sur l’ “obésité” sont empreints de ce contexte. D’autant
plus que les personnes grosses sont perçues comme personnellement responsables
de leur état et possédant la capacité individuelle de s’en extraire. Les
politiques de santé publique, les médias et n’importe quel-le quidam s’en donne
à cœur joie dans la culpabilisation. Je vous invite à parcourir les liens (7)
en bas de ce texte pour des analyses plus développées et nuancées. Mais je ne
veux pas vous perdre. Nous en étions donc aux termes utilisés pour désigner nos
corps.
Les mots qui font joli
Les militant-e-s contre
l’oppression de la grosseur (8) ont aussi fait le choix de refuser d’utiliser
dans leurs luttes les euphémismes qui sous-entendent qu’il faudrait masquer la
réalité de nos corps, autrement dit : rond-e (surtout utilisés pour les
femmes cisgenres comme une validation par le regard masculin au même titre que pulpeuses et autres femmes à formes), corpulent-e (on a tou-te-s une corpulence en
fait), grassouillet-te, etc. J’aime bien certains de ces mots cependant, je vous
l’avoue.
Petit clin d’œil : on me
glisse à l’oreillette que le mot « crapoussin » est tombé en
désuétude. Il signifie, selon le wiktionnaire, « Personne courte, grosse
et mal faite (physiquement proche du troll et mal vêtue) ». On l’adopte ?
Grosseur
La lutte contre l’oppression de
la grosseur (ou en tout cas la frange dans laquelle je m’inscris) a
historiquement fait le choix d’un terme politique : grosseur, gras,
personne gros-se. Politique pour son rejet de la médicalisation et de la
pathologisation et pour la réhabilitation du mot descriptif derrière l’insulte.
Comme petit-e, comme grand-e, comme mince. Gros-se, tout simplement. C’est l’histoire
de nombreuses luttes sociales de revenir à ou de proposer des termes neutres au
lieu de ceux qui sont imposés par les dominant-e-s : les personnes noires
face à des termes racistes et insultants, les personnes transgenres face au mot transsexualité
teinté de pathologisation et de psychiatrisation alors que les transidentités
sont pourtant indépendantes de la sexualité. Certaines se sont aussi
réappropriées des insultes. C’est ce qu’on appelle le retournement du stigmate.
Comme si on vidait l’insulte de sa capacité à nous stigmatiser et à nous rendre
impuissant-e-s en l’utilisant à notre tour. Je suis queer et gouine par
exemple. Et « gros-se » est encore tellement utilisé pour insulter et
mépriser qu’il est émancipant de le réclamer à nouveau comme notre terme. Un
mot avec lequel on ne peut plus nous blesser. Grosse et fière.
– Paul Ernsberger, « BMI, Body
Build, Body Fatness, and Health Risks », 2012, Jenn Anderson, « Whose
Voice Counts? A Critical Examination of Discourses Surrounding the Body Mass
Index », 2012, et
Sonya Satinsky et Natalie Ingraham « At the Intersection of Public Health
and Fat Studies: Critical Perspectives on the Measurement of Body Size »,
2014, dans Fat Studies. An
Interdisciplinary Journal of Body Weight and Society
– A
écouter : Let’s Talk About Fat.
Raising Critical Questions and Debunking Cultural Myths de Noortje van
Amsterdam. Si vous ne comprenez pas l’anglais, téléchargez quand même le
pdf et regardez p. 14. C’est sur le site de Sophia, réseau belge des études de
genre : http://sophia.be/index.php/fr/pages/view/1397
(3) Georges
Vigarello, Les métamorphoses du gras,
dans la version de poche de 2010, pp. 262 et suivantes.
(4) La conférence de Noortje van Amsterdam mentionnée ci-dessus.
(6) Robert McRuer, Crip Theory. Cultural Signs of Queerness and Disability, 2006.
Pour une première approche: Dea Busk Larsen, Creating Disability – Invisible Bodies and Public Spacesur HYSTERIA dont voici un essai de traduction partielle : « On
considère généralement l’hétérosexualité comme une condition qui se marque
naturellement dans les corps. Le terme d’hétérosexualité obligatoire conçu par
Adrienne Rich (1980) le résume parfaitement. L’hétérosexualité “est, tout
simplement”, c’est le paramètre par défaut qui nous serait assigné à
tou-te-s, en attendant que nous fassions notre coming out en tant qu’autre
chose ou que rien du tout. A l’inverse, la “validité” (non-handicap) obligatoire
n’a pas autant été traitée et théorisée. Ce qui se cache derrière cette
expression, c’est que certains corps sont rendus invisibles et qu’ils sont
exclus. Comme l’a écrit Robert McRuer (2006), “ la validité, plus encore
que l’hétérosexualité, se déguise encore largement comme une non-identité, comme
l’état naturel des choses”. Cette idée que certains corps sont naturels et
normaux crée le handicap. En effet, le corps valide représente la norme, ce qui
assure en retour que le corps “moins/différemment valide” peut être
considéré uniquement comme anormal ou handicapé (de la même façon que
l’homosexualité et le queer n’existent que comme l’espace de l’Autre de
l’hétérosexualité obligatoire). Cela reproduit l’idée d’une unique forme de
“validité” et insiste sur l’existence de la norme. La validité
obligatoire part du principe que le corps valide est préférable et que nous
devrions tou-te-s y aspirer. (…) L’espace public est perçu comme neutre. Mais
en réalité, il n’en est rien. C’est un champ de bataille. Un champ de bataille
qui n’est pas perçu comme tel par le corps valide dès lors qu’il y est
valorisé. Cela entretient la croyance que le corps valide est le corps par
défaut naturel et que les autres corps sont anormalement déviants et
socialement abjects. Cela rend le corps non-valide invisible, mais aussi cela
crée un discours qui nous amènent à croire que “la bonne vie” ne peut
appartenir qu’à des corps valides. Par conséquent nous évitons et rejetons activement
les corps déviants. »
(7) – E.
Chandler et C. Rice, « Alterity In/Of Happiness: Reflecting on the radical
possibilities of unruly bodies », 2013, dans Health, Culture and Society: https://hcs.pitt.edu/ojs/index.php/hcs/article/view/146 – F. Schrob, « Fat Politics in Europe: Theorizing on the Premises and
Outcomes of European Anti-‘Obesity-Epidemic’ Policies », 2013, dans Fat Studies. An Interdisciplinary Journal of
Body Weight and Society